Parisd Match : "Et Dieu créa... Brigitte Bardot"

Publié le par Ricard Bruno

Mai 1957. Brigitte Bardot prend la pause à l'occasion du 10e Festival de Cannes.

Mai 1957. Brigitte Bardot prend la pause à l'occasion du 10e Festival de Cannes.

L'actrice a imposé la femme moderne avant de devenir une légende. En septembre, elle fêtera ses 80 ans.

Au milieu des coquillages et des crustacés, comme née de la vague, sur la plage, seule mais pas abandonnée, elle était elle-même. Déjà. Avec son « itsi bitsi petit Bikini » de vichy rose, au cœur de Saint-Tropez, elle embrassait la légende. La sienne. Et aussi la nôtre. En une scène, elle entrait dans la Méditerranée et la mythologie du XXe siècle. « Cette année-là, j’étais moi. La voix, les vêtements, l’allure, les mots. J’étais ce que j’étais vraiment à l’époque, sans aucun faux-semblant. Je ne trichais pas. Je n’ai jamais cherché à paraître. » Brigitte, née à Paris le 28 septembre 1934, a alors 21 ans et demi. Starlette brunette, qui interprète en quatre ans une quinzaine de films franco-italiens, elle incarne une créature de complément, affriolante et appétissante. Une petite vedette qui, dotée de charme, de grâce et aussi de relief, se montre prête à s’envoler, couvée par son mari, le scénariste et assistant de cinéma Vadim Plemmianikov. Il semble que l’ordre du monde et le désordre des choses l’ont bel et bien menée là. En mai 1956. Sur cette petite plage d’un village de pêcheurs où elle a rendez-vous avec son destin.

Papa Bardot obligeait Vadim à suivre des cours de catéchisme avant qu'il n'épouse sa fille

Chics bourgeois du XVIe arrondissement, son père et sa mère lui ont inculqué des principes d’honneur et de droiture et fait apprendre la danse classique. « Gamine, je ne rêvais pas d’être actrice mais danseuse étoile. Je voulais acheter une ferme pour y soigner des animaux malades. » Papa Bardot obligeait Vadim à suivre des cours de catéchisme avant qu’il n’épouse sa fille. Le paysage barbote dans les conventions. L’époque est repue. Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Micheline Presle, divines comédiennes avec permanente impeccable, ont l’allure de bibelots précieux. Martine Carol et Françoise Arnoul, exquises, montrent un arrondi de sein et un galbe de fesses, mais la libération sexuelle s’arrête là. Le monde est un aspic figé en sa gelée. Papa et maman Bardot partent en vacances avec leurs deux filles Bri et Mijanou, en fait Marie-Jeanne, au bord de la mer, emmenés par le train Bleu, qu’ils quittent en gare de Saint-Raphaël. La famille fait 100 mètres jusqu’à l’embarcadère où elle prend le bateau. Traversant la baie de Saint-Tropez, elle débarque dans le village de pêcheurs et escalade la rue des Remparts, qui frôle la si jolie petite plage. Après un arrêt petit déjeuner à l’hôtel de La Ponche, où Simonette apporte les fougasses chaudes, la famille s’installe pour l’été dans sa maison rose de la rue de la Miséricorde, non loin de la place des Lices. Brigitte connaît tout des lieux, du sens du vent aux couleurs des pierres. Lorsque, en mai 1956, Vadim l’emmène à Saint-Tropez pour y tourner son premier film comme réalisateur, elle est en pays de connaissance.

La créature du bon Dieu est faite pour être aimée, pour aimer

Avant de quitter le Festival de Cannes, où elle séjourne, elle se fait teindre en blonde, une nuit, dans le salon de coiffure du Carlton. Pour le film, elle garde et porte ses propres vêtements, dit un dialogue écrit par son mari, qui, n’ignorant rien d’elle, a mis dans sa bouche ses mots à elle. Brigitte joue Juliette, fille de l’Assistance, pourchassée par le désir des hommes et le démon du mambo. Brigitte, qui ne regarde jamais ses films et ne s’est jamais extasiée sur sa beauté, dit aujourd’hui qu’elle la trouve mignonne, cette fille, sur l’écran. Vadim en fait à la fois le symbole et le phénomène d’une époque qui desserre ses corsets et ses tabous. A sa plastique de rêve font cortège le ciel, le soleil et la mer. « Et Dieu... créa la femme », tourné avec des bouts de chandelle, au titre si prémonitoire, devient et l’écran et l’écrin de BB, initiales enflammant vite le monde entier. Mêlant l’angélisme et la sensualité, Brigitte, qui préfère faire l’amour plutôt que de festoyer lors de son banquet de mariage, lance la révolution sexuelle. Chaque pore de sa peau, mise à nu sous le soleil exactement, exulte et exalte. La créature du bon Dieu est faite pour être aimée, pour aimer. Et le scandale s’attache désormais à ses pas. Vadim enjoint à la Juliette qu’elle incarne de s’amouracher du personnage de Michel, et Brigitte aime pour de bon son partenaire, Jean-Louis Trintignant, avec lequel elle s’installe dans une chambre de l’hôtel de l’Aïoli, aujourd’hui Le Yaca. Dans le petit univers crispé du cinéma français de la fin des années 1950, Brigitte donne des palpitations à la pellicule. Elle la fait vivre, virer, virevolter, vibrer, vibrionner, vivifier. Une première sortie en salle a lieu en novembre 1956. Le public boude le petit film sans vedettes, sinon Curd Jürgens, acteur allemand qui, venu tourner quatre jours, a demandé que le nom de sa partenaire figurât à côté du sien, au-dessus du titre. Le producteur, Raoul Lévy, décide illico presto de distribuer le film outre-Atlantique. Rebaptisé « Et Dieu créa la femme et le diable créa Bardot », il y suscite un tapage sans précédent. Lévy ressort en France le film auréolé de soufre, c’est un raz de marée. En quatre-vingt-quinze minutes, dont la moitié sur les plages de Saint-Tropez, Brigitte devient un sulfureux objet de désir, l’actrice la plus convoitée de la planète, aux côtés de miss Monroe, avec laquelle elle est présentée à la reine d’Angleterre.

Le film est un ouragan qui décoiffe la France des années 1950

Sous la pression médiatique, elle se coule, d’emblée, dans la peau d’un mythe féminin et d’un emblème sexuel à nul autre pareil. Et, pourtant, qui sait que, à aucun moment du film, on ne voit, pardon, les pointes de ses seins ou la raie de ses fesses ? Bronzant sans rien, elle est allongée de profil, ou en transparence derrière un drap blanc, ou moulée dans une robe-tablier trempée. Brigitte est Juliette, révoltée contre l’ordre établi, prenant ce qu’elle aime, aimant ce qu’elle veut, voulant la paix, prônant l’harmonie et choquant le bourgeois. Elle y aime déjà les animaux, symbolisés par son lapin Socrate, auquel, clin d’œil, elle rend la liberté dans une vigne. Le film est un ouragan qui décoiffe et change la donne sociale, politique et économique de la France du milieu puis de la fin des années 1950. Alors se dressent les jaloux, les conservateurs, les médiocres, les peine-à-jouir, les vieux et les jeunes crabes que son personnage, sa personne, sa personnalité indisposent. Dès son premier grand film, Bardot ne demande rien à personne. Elle est, poupée de chair et de sons. De quelque côté qu’elle se tourne, dans n’importe quelle pose, même quand elle n’en prend pas, les photographes commentent qu’« avec elle tout est beau, tout est beau partout ». Dans la foulée de Bardot s’installant, honnie et idolâtrée, dans l’Olympe des dieux et des déesses, Charles de Gaulle entre à l’Elysée. De Gaulle et Bardot sont les deux Français les plus connus de la planète. En plein boom de la société de consommation, le Général sait que l’actrice rapporte plus de devises que la régie Renault. L’actrice admire le Général. Grâce à eux, l’Hexagone rayonne sur les deux hémisphères. Et Brigitte, seins dressés vers le ciel tel des obus, devient une icône inouïe et insensée. Elle est Marianne. Copiée, scrutée, espionnée, pourchassée, persécutée, adulée, elle enchaîne les comédies pimpantes montées sur son sex-appeal, où elle incarne une jeune Française délurée, suave et savoureuse, qui torpille l’idée du péché capital, tord le cou à la culpabilité dans le plaisir. Dans « Une Parisienne », comédie exquise qu’elle adore, « Voulez-vous danser avec moi ? », où elle croise Gainsbourg sans le voir et court vêtue, elle effraie la Centrale catholique du cinéma et remplit les fauteuils. En 1958, alors qu’elle tourne « La femme et le pantin » en Espagne, sa mère déniche un hangar à bateau lové au creux de la baie des Canoubiers, à quelques encablures du port de Saint-Tropez. Brigitte fait le voyage pendant sa journée de repos et signe l’acte d’achat de la Madrague, où il y a ni eau ni électricité. La maison de plage focalise l’attention des admirateurs, qui sautent le mur, multiplient les photos et traquent Brigitte comme un animal. A la même époque, « Les bijoutiers du clair de lune », « En cas de malheur » et « La vérité » la montrent victime de la folie des hommes et l’établissent dans la peau douce d’une créature plus grave. Objet (et victime) d’une curiosité maladive et délirante, elle révèle en ces drames une vraie nature de comédienne, habitée, bouleversante, frémissante, frissonnante. Dans la grande scène du film de Clouzot, son personnage, Dominique, se défend devant un tribunal, mais chacun sent bien que c’est Bardot qui plaide sa cause. La société bien-pensante s’acharne sur la femme libre. Brigitte irrite d’autant plus qu’elle se soucie comme de sa première combinaison de dentelle du qu’en-dira-t-on. Cœur généreux et âme juste, elle croit en l’innocence des Rosenberg et distribue des tracts à Orly. En pleine guerre d’Algérie, elle refuse d’obtempérer aux demandes de rançon de l’OAS, qui, par deux fois, tente de lui extorquer de grosses sommes d’argent. Elle adopte un âne pendant « Les bijoutiers », un canard et un chien pendant « Viva Maria ! », une chèvre pendant « Colinot » et vit au milieu d’une véritable arche de Noé. Découvrant l’horreur des abattoirs, elle milite auprès de Roger Frey, ministre de l’Intérieur, pour le pistolet électrique. Et annonce son engagement lors de la plus importante émission de télévision d’alors, « 5 colonnes à la une ». Le pays découvre la plus célèbre des stars de la planète en larmes, réclamant moins de cruauté à l’encontre des animaux. Brigitte déclare qu’elle a certes porté de la fourrure, mais qu’elle était conne et qu’elle cesse de manger les animaux, bourrés de toxines, pour ne pas digérer leur agonie.

La relation avec son fils, distendue, reste douloureuse, même si tous deux se reparlent

Elle affiche ses maris, on en compte quatre, et ses amants de passage. Elle en compte dix-sept, en change, dans la joie et la bonne humeur. Mère d’un petit garçon, Nicolas, elle en laisse l’éducation à son père, Jacques Charrier. Elle a vécu sa grossesse couchée, volets clos en raison des photographes la guettant depuis l’autre côté de l’avenue Paul-Doumer. La relation mère-fils, distendue, reste douloureuse, même si tous deux se reparlent, et, surtout, elle ne regarde qu’eux. Brigitte passe le plus clair de son temps à Saint-Tropez. Les magazines répandent à l’envi l’image d’une créature magnifique à la chevelure ébouriffée qui, lorsqu’elle ne tourne pas sur les plateaux de cinéma, vit comme d’autres bronzent, en regardant en face les rayons et les ombres de ses soleils intérieurs. De perpétuelles vacances éclaboussées de soleil. Au calme après les guerres du Vietnam et d’Algérie, avant l’apparition du sida et du terrorisme, la France de Pompidou puis celle de Giscard, connaissent paix et prospérité. Brigitte traverse cette époque bénie avec le cœur à chanter, sa récréation, aime-t-elle à dire. Elle interprète, sur fond de notes yéyé, des airs drôles et acidulés qu’orchestrent des shows de fin d’année établissant des audiences record sur l’unique chaîne de télévision. Jouant en des films très bien, assez bien et moins bien, de « Vie privée » aux « Pétroleuses » en passant par « Le mépris », « Boulevard du rhum » et « L’ours et la poupée », elle donne le ton et le goût d’une époque en 48 films et 80 chansons. Le pays ne connaît pas la crise. Le chômage n’existe pas. Maria Callas, Luis Mariano et Sylvie Vartan cohabitent. Brigitte respire l’air du temps. Un temps de vacances à ne jamais ranger dans des valises, un temps de bonheurs multiples et de plaisirs simples, un temps d’insouciance, voire d’inconscience, un temps semblant avoir suspendu son vol. Comme si les horloges s’arrêtaient sur une période de grâce. Las, soumise à une traque permanente, Brigitte a tenté de se suicider. Elle qui, contrairement à ce qui est souvent dit, aime le cinéma et se plaît à tourner, décide de baisser les bras. D’autres horreurs l’écœurent : chasse, vivisection, expérimentations, corrida, gavage des oies et des canards, toutes les formes d’abattage, massacres, présence d’animaux dans les zoos et les cirques. Au firmament de sa beauté et de sa célébrité, comprenant confusément qu’il faut savoir se retirer à temps et surtout désireuse de venir en aide à la détresse animale, elle choisit d’arrêter le métier. Passant devant une glace lors du tournage de « Colinot trousse-chemise » à Sarlat, elle ne rit pas de se voir si belle en ce miroir. Se trouvant ridicule en costume de châtelaine moyenâgeuse, en une seconde elle choisit de décrocher. « Je me suis vue, je n’étais plus ce que j’étais. J’ai pensé que cela suffisait. » Se tournant vers son agent et amie Olga Horstig, elle lui enjoint de ne plus accepter aucun scénario. C’est son dernier film. En 1973. A la veille de ses 40 ans. Les agents de Marlon Brando proposent 1 million de dollars pour tourner avec lui, elle décline la proposition. Brigitte, désormais, s’en fiche. Poussée par une force mystérieuse, droite comme une danseuse, elle se lance dans la protection animale en créant une fondation qui porte son nom, rapidement reconnue d’utilité publique. Sans regrets, Brigitte débute ainsi une autre vie. Ce qui, on le devine, est une autre histoire qui la grandit et la magnifie. Et même si tous ses fans d’hier partagent et soutiennent son magnifique combat d’aujourd’hui, la nostalgie reste ce qu’elle était. Le train Bleu de Saint-Raphaël a emmené Brigitte à la fois très loin et très près de cette petite plage en laquelle elle reste enracinée, statufiée pour l’éternité. Il nous a emmenés avec elle, vers l’automne, la grisaille, retrouver les villes sous la pluie. Et c’est triste et c’est sublime, aujourd’hui, quand on pense à la saison du soleil et des chansons, avec tous ces souvenirs, sur notre jolie petite plage, seuls mais pas abandonnés, avec Brigitte. Au milieu des coquillages et des crustacés.

Henry-Jean Servat est l’auteur de « Bardot, la légende », éd. Hors collection.

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Publié dans le web en parle

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