Roger Vadim et le BB boum...

Publié le par Ricard Bruno

Sur Arte, une soirée consacrée au réalisateur de «Et Dieu… créa la femme» qui sublima l’insolence de Bardot.

Roger Vadim sur le tournage de «la Curée» (1966)

Roger Vadim sur le tournage de «la Curée» (1966)

On pourrait s’amuser à recenser, dans l’histoire du cinéma, la façon dont les actrices apparaissent à l’image, ou plutôt comment la mise en scène fait d’une simple entrée dans le champ un événement, une épiphanie. C’est, dans Péché mortel de John M. Stahl, le visage de Gene Tierney éclipsé par le livre qu’elle est en train de lire, ou dans la Femme et le Pantin de Joseph von Sternberg, celui de Marlène Dietrich dissimulé sous un loup en dentelle, ou encore le profil de Kim Novak découpé sur fond rouge et or dans Vertigo. Des visages occultés, masqués, tronqués, dont le dévoilement est différé pour ne pas en déflorer le mystère. Avec Bardot, c’est au contraire la mise à nu qui crée la sidération.

Dans Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim, avant même d’être un visage, elle est un corps, dont la nudité, protégée par un drap blanc étendu sur un fil, comme un écran de cinéma, ne tarde pas à s’offrir. Caressant ses jambes mutines qui depassent du linge, la caméra bascule derrière la toile pudique, change de point de vue pour adopter celui de BB - elle ne cessera dès lors d’être de son côté, au sens propre comme au figuré - et c’est alors qu’elle apparaît, prenant lascivement le soleil, nue comme Eve, mais fuselée par la grâce altière qui lui tient lieu de pudeur et l’ingénuité d’un plaisir qui ignore le péché. En mettant en scène le surgissement de Bardot dans le plan comme une naissance miraculeuse et inaugurale, faisant écho au titre du film, Vadim orchestrait en même temps, et ce fut là son génie, l’apparition d’un corps inédit, indolent et sensuel, dans un cinéma français qui sentait encore la naphtaline.

Brigitte Bardot en 1960. (Photo Hulton Archive. Getty images)

Brigitte Bardot en 1960. (Photo Hulton Archive. Getty images)

Avait-il pressenti l’onde de choc qu’une telle liberté, une telle insolence, allaient provoquer dans la France bourgeoisement conformiste et pudibonde des années 50 et jusqu’aux Etats-Unis où le film sera un triomphe immédiat ? Allez savoir. Au lieu de créer une vamp de plus, Vadim, Pygmalion modeste, dira s’être contenté de laisser s’exprimer sans la brider la nature de Brigitte, cette présence animale, au maintien de danseuse, ce phrasé nonchalant et direct d’une femme-enfant propulsée sex-symbol planétaire.

Filmer les femmes de sa vie, dont il révélera souvent le talent (Bardot, donc, puis Annette Stroyberg, Catherine Deneuve et Jane Fonda), ses amis (Christian Marquand, Robert Hossein, Boris Vian), ses lieux de villégiature, qui deviendront alors des destinations en vogue (Saint-Tropez, Megève) : telle sera la signature de Vadim. Un cinéma marqué par «le goût de la transgression et la célébration du plaisir hédoniste», rappelle Olivier Nicklaus dans le documentaire élégant qu’il consacre au cinéaste, uniquement composé d’archives, extraits de films et d’interviews d’époque.

Séducteur, prince du cool, dandy à la vie tourbillonnante et joyeuse, Roger Vadim (1928-2000), né Plemiannikov, aura su incarner avec légèreté l’effervescence d’une génération, la sienne, aspirant à l’insouciance après les années noires et miséreuses de la guerre. Monté à Paris, où il s’étourdit de plaisir, de jazz et de mambo dans les caves enfumées de Saint-Germain-des-Prés, il sera reporter à Paris Match, scénariste et assistant de Marc Allégret - pour lequel il fera passer des essais à la toute jeune BB dont il tombera illico amoureux - et bientôt cinéaste, refusant de se laisser museler par les carcans de la morale. Vadim, c’est le chaînon manquant entre les existentialistes, qu’il fréquentera, et la Nouvelle Vague, qui l’adoubera. Le Sagan du cinéma, dont la petite musique saura prendre le pouls d’une époque en injectant vie et modernité, mais dont l’œuvre inégale, notamment à partir de la fin des années 70, finira par lui coller l’image d’un dilettante peu inspiré, cultivant le scandale pour renouer avec le succès. En définitive, Vadim aura tout simplement préféré la vie au cinéma.

Bardot et Vadim sur le tournage du «Repos du guerrier» (1962). (Photo Getty images)

Bardot et Vadim sur le tournage du «Repos du guerrier» (1962). (Photo Getty images)

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