Roger Vadim, prince déchu d’une époque bohème...

Publié le par Ricard Bruno

Clément Ghys retrace le parcours désinvolte et romanesque du cinéaste qui, tel un démiurge, fit naître le phénomène Bardot.

BB et Vadim sur le tournage du «Repos du guerrier» (1962)...

BB et Vadim sur le tournage du «Repos du guerrier» (1962)...

«Certains noms font sourire, écrit Clément Ghys. Ils paraissent décatis, enkystés dans une époque.» Que dit celui de Vadim aux plus jeunes de nos lecteurs ? Rien, sans doute. Et aux plus anciens ? On parierait qu’il fleure bon la douceur de vivre pré-68, starlettes et stations de ski, petits scandales et Ferrari. Ou, comme l’écrit l’auteur, ancien journaliste à Libération désormais à M le magazine du Monde, «la France des loisirs, catégorie supérieure».

Mais pourquoi diable est-ce sur cet homme-là que Clément Ghys a jeté son dévolu d’écrivain, ce Vadim dont il avoue avoir vu, en guise de premiers films, les publicités pour Slim Fast qu’il tourna avec sa dernière épouse, Marie-Christine Barrault ? Ce réalisateur dont il juge le cinéma «suranné, curieux, sans moelle» ? C’est que Vadim, remisé aux oubliettes des gazettes, reste un totem de son époque, le danseur d’un bal où l’auteur aurait aimé se rendre. Ce dernier a beau avoir le nez sur le contemporain, traquant «les signaux qui clignotent et disent quelque chose de notre temps», il ne peut oublier ceux d’hier. «Quand une nouveauté en chasse une autre, je n’arrive pas à oublier les rebuts, explique-t-il. J’y vois la légèreté et la beauté fossilisée.» De fait, malgré le destin romanesque en diable de Vadim, le livre vaut plus pour les obsessions de son auteur que de son personnage, cette manière de traquer une modernité depuis longtemps révolue, celle «des meubles en Formica, de l’argot daté», de se demander pourquoi et d’y répondre de manière calmement touchante.

Remariage. Mais Vadim, donc. Toute l’enfance est intéressante, car inconnue. Son père est diplomate, aristocrate né à Kiev et naturalisé français. Sa mère, née à Marseille, est divorcée lorsqu’elle le rencontre. Roger Vadim Plemiannikov (il se débarrassera de l’encombrant nom de famille en entrant en cinéma) naît à Paris en janvier 1928. Il grandit à Alexandrie, puis en Turquie, et a 9 ans lorsqu’une crise cardiaque terrasse son père, catapultant la famille «des "Mille et Une Nuits" à Emile Zola». C’est le retour en France, l’installation en Savoie, l’ouverture d’une auberge de jeunesse, le remariage de sa mère avec un résistant de quinze ans son cadet.

A la fin de la guerre, tout ce petit monde s’installe à Paris, où Vadim suit les cours de théâtre de Charles Dullin et traîne à Saint-Germain-des-Prés. Il est un «J3», du nom des tickets de rationnement de la guerre réservés aux jeunes. Et comme les autres, il ne songe qu’à s’amuser. Ce qui suit est la partie la plus entraînante du livre, une chronique de l’ascension du héros : l’amitié avec Christian Marquand, personnage totalement oublié dont quelques descriptions, notamment de son intimité avec Marlon Brando, donnent envie d’y aller voir de plus près ; le compagnonnage avec Marc Allégret, qui lui mettra le pied à l’étrier dans le milieu ; la fréquentation mondaine du salon des frères Mille, rue de Varenne. Et le plus important : l’amour naissant entre ce rejeton de la bohème pailletée et une jeune fille «comme il faut» du XVIe arrondissement nommée Brigitte Bardot. Rencontre, mariage, train-train très domestique rue Chardon-Lagache.

Léthargie. On se pince, mais c’est pourtant dans ce petit appartement bourgeois qu’éclora le phénomène Bardot, guidé par Vadim : «Quand elle tire la tronche, il lui assure qu’elle n’est jamais aussi belle qu’ainsi… Quand elle dit un gros mot, il l’encourage.» Suivra Et Dieu… créa la femme, film dont on peine à voir pourquoi il fit jadis tant de tintouin, et que Clément Ghys trouve «un peu long, l’histoire ne tient pas vraiment. Il n’y a pas de ces sous-couches qui font d’un film un sommet». Mais il lui reconnaît ceci, que Vadim a filmé «une jeune fille de son époque, comme elle est parfois, comme elle rêve d’être tout le temps».

En juillet 1957, dans les Cahiers du cinéma, Jean-Luc Godard écrira : «Inutile de féliciter Vadim d’être en avance, car il se trouve seulement que si tous les autres sont en retard, lui, en revanche, est à l’heure juste.» Bientôt, Vadim ne le sera plus vraiment, puis plus du tout. Il y aura les années Fonda («l’ère du vinyle, du plastique, du Plexiglas»), puis l’avènement conjugué du féminisme et du porno, qui achèvent de le ringardiser, et l’installation dans une agréable léthargie. Ce n’est pas une raison pour «oublier les fantômes», juge l’auteur. Il a raison. L’histoire peut être écrite pour les perdants magnifiques.

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