« Là où chantaient les ailes »...
Les matins deviennent silencieux.
On ne s’en rend pas compte tout de suite. Ce n’est pas un grand fracas, pas une catastrophe spectaculaire. C’est une absence. Une disparition douce, presque polie. Celle des moineaux friquets et des martinets qui accompagnaient nos vies depuis toujours.
Le Moineau friquet autrefois sautillait partout, dans les cours d’école, les jardins, les fermes, au bord des trottoirs. Il n’avait besoin de rien d’autre que de quelques graines, un coin de haie, un peu de poussière pour vivre. Il faisait partie du décor comme le vent ou la pluie. On croyait qu’il serait toujours là. Et pourtant, année après année, il s’efface. Les pesticides empoisonnent les insectes dont il nourrit ses petits. Les haies disparaissent. Les vieux murs sont rénovés jusqu’à devenir stériles. Même nos villes semblent désormais incapables d’accueillir une si petite vie.
Et puis il y a les Martinet noir.
Ces flèches du ciel. Ces oiseaux qui passent leur existence presque entière dans les airs, qui dormaient au-dessus de nos têtes pendant les nuits d’été. Leur cri perçant annonçait la chaleur, les longues soirées de juin, l’enfance qui traîne dehors jusqu’à la tombée du jour. Aujourd’hui, leurs silhouettes deviennent rares. Les cavités où ils nichaient sont murées. Les insectes s’effondrent. Le ciel lui-même semble vide.
Ce qui disparaît avec eux, ce ne sont pas seulement des oiseaux.
C’est une mémoire du monde vivant. Une familiarité ancienne entre l’homme et la nature ordinaire. Nous avons appris à pleurer les espèces exotiques, les grands animaux lointains, mais nous laissons mourir en silence ceux qui partageaient nos rues et nos saisons.
Un jour, des enfants entendront parler des moineaux comme nous parlons aujourd’hui des lucioles disparues : avec étonnement, comme d’un souvenir impossible. On leur montrera des photos d’un ciel traversé de martinets et ils demanderont : “Il y en avait vraiment autant ?”
Oui. Il y en avait partout.
Et nous avons laissé le silence les remplacer.
Bruno Ricard
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